Youssef Nabil

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La dimension spectrale et interculturelle du portrait chez Youssef Nabil
par Sahar Amer et Martine Antle



Les photographies de Youssef Nabil nous renvoient toujours vers un ailleurs intemporel (Simon Njami)

Les portraits photographiques de Youssef Nabil déroutent par leur singularité et leur originalité et nous invitent à re-penser la culture contemporaine franco-arabe. Retouchés au pinceau, ces portraits engagent en un premier temps un dialogue avec les lieux communs de la photo hollywoodienne depuis les années 1900 et font appel à des modes de narrativisation complexes. Car en effet, ses portraits dépassent le premier effet conventionnel de la reconnaissance et prennent la forme d’un oracle qu’on interroge. Les retouches au pinceau qui accentuent les contours des visages, des yeux et des lèvres des personnages de Youssef Nabile, font allusion aux développements du médium photo photographiques, à ceux du cinéma tout autant qu’à l’éthique de l’époque postmoderne, période dans laquelle on a ravivé les photographies anciennes et les films en noir et blanc par le biais de la couleur. Ce sont précisément ces effets techniques qui donnent un sens d’étrangeté et qui mettent en scène une dimension spectrale. Clin d’œil sans doute à l’esthétique postmoderne et aux romanciers minimalistes des Editions de Minuit qui, depuis les années 1980, s’attachent à faire du neuf avec du vieux, les photographies de Youssef Nabil réveillent notre mémoire collective, tout en nous ramenant néanmoins, dans le présent.

Le jeune photographe franco-arabe qui se positionne lui-même devant une enseigne de cinéma, dénonce par ailleurs la disparition d’une culture qui a été remplacée par les salles Multiplex Grand Ecran. Le sujet, inscrit ici en tant qu’objet-de-représentation, nous signale par la même la disparition d’une communauté, celle des petits cinémas.

Jouant à la fois sur une culture en voie de disparition et sur la dimension spectrale de la représentation photographique, Youssef Nabil construit de nouvelles communautés et se tourne résolument sur l’avenir. Tout comme dans l’écriture contemporaine, il établit un rapport étroit entre forme, structure et contenu. Ses portraits sont à fois des spectres du passé qui hantent l’imaginaire occidental tout autant qu’oriental. Ils interrogent notre contemporanéité avec acuité. Ici se mêlent des visages aux allures hollywoodiennes à ceux de la culture populaire franco-arabe contemporaine. C’est là, dans cet entre-deux du passé et du présent, de la France et du monde arabe, que se révèle la créativité du photographe. C’est bien dans cet entre-deux culturel que les cultures passées et présentes se confrontent et font appel à de nouveaux dialogues propices à l’interculturalité.

Le créateur de mode Jean-Paul Gauthier y côtoie la chanteuse populaire Natacha Atlas. Des premières femmes artistes avant-gardistes comme Louise Bourgeois, à d’autres provenant des diasporas arabes comme la Palestinienne Mona Hatoum et l’Egyptienne Ghada Amer figurent aussi dans cette nouvelle communauté de femmes radicales depuis le début du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui. Mais là à nouveau opèrent de nouveaux déplacements, de nouvelles stratégies qui renversent les stéréotypes. Tandis que certains portraits sont mimétiques (Gauthier, Hatoum), d’autres font appel à un certain type de culture cinématographique en voie de disparition, ou rendent hommage à de grande figures qui meublent notre imaginaire cinématographique, Omar Sharif. D’autres portraits reposent sur le ludique, défient les discours et travaillent les clichés souvent associés aux artistes représentés. C’est ainsi que l’artiste Ghada Amer, connue pour son travail à partir des modèles pornographiques, apparaît voilée, telle une femme de la campagne du siècle dernier. Natacha Atlas, reprenant délibérément les poses des odalisques, se les réapproprie, s’affiche ouvertement, et se théâtralise dans le rôle de fumeuse de narguilé. En démantelant et en mettant terme aux clichés traditionnellement échus à la femme dans le monde franco-arabe, Youssef Nabil met en avant de nouvelles pratiques culturelles plurielles et crée de nouvelles mythologies.

Les visages, en mettant en scène une nouvelle théâtralité de la visagéité et les regards qui nous confrontent, réveillent notre mémoire collective et notre imaginaire en nous invitant à repenser les cultures franco-arabes d’hier et d’aujourd’hui. Cette oeuvre affirme la nécessité de repenser aujourd’hui le legs historique et culturel de l’arabo-francophonie.

Sahar Amer et Martine Antle
University of North Carolina-Chapel Hill
North Carolina, 2008