Youssef Nabil

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La photo comme au Cinéma
par Judicaël Lavrador



Si ce jour-là, l’avant-veille de son vernissage à la galerie Obadia, il préfère qu’on discute à l’intérieur, c’est, dit-il « parce que je serai moins tenter de regarder les passants et leurs visages ». Parole de photographe, captivé depuis tout petit par les belles personnes, ceux dont les traits, la silhouette, un détail dans la démarche, un sourire, un air boudeur lui suggèrent aussitôt une âme forte. Surtout il a toujours su les observer. Pas le choix : « enfant, j’étais très introverti, je parlais peu, je me tenais en retrait et tout passait par l’observation. Pour moi, voir et regarder, c’était déjà communiquer ». Un tel point de vue le prédestinait à s’essayer au portrait photographique, genre qui engage avec le modèle un dialogue muet, où quelque chose doit passer qui ne saurait être dit à voix haute. Mais avant de se lancer dans les bains de celluloïd, le jeune Youssef continue à rêver les yeux grands ouverts, devant les stars du cinéma égyptien - Omar Sharif ou son ex-épouse Faten Hamama- qui illuminent le petit écran de ses parents, dans la maison du Caire, le Hollywood arabe. Bien plus tard, Catherine Deneuve accepte de poser devant l’objectif de l’artiste, qui fait de la patience (et de la fidélité à ses idéaux de jeunesse) son credo. Il lui aura fallu attendre cinq ans avant de décrocher un rendez-vous avec l'actrice qui, sur la photo, les épaules dénudées, paraît étonnamment frêle et touchante, loin de son aura superbe de star mondiale hiératique.

Cette finesse tient largement à la technique mise en œuvre : des tirages argentiques, noir et blanc, puis colorisés à la main, à l’aquarelle mélangé parfois à de l’huile et rehaussé de crayon. Une technique venue de l’artisanat égyptien et qui prête aux clichés (et aux vieux films des années 1940-1950), cet éclat rétro, un peu fané, affadi et émouvant. Ces tirages ne cherchent pas à éblouir en se parant de couleurs aveuglantes et d’une brillance artificielle. Peaufiné à la main, ils aspirent à imiter le grain de la peau, le plissé des costumes -souvent choisis par l’artiste-, l’aspect poudreux du fard, et vaporeux de la toile de fond devant laquelle pose le modèle. La liste est longue des célébrités qui se sont prêtées au jeu : les artistes Shirin Neshat et Marina Abramovic, Gilbert & George, la chanteuse Natacha Atlas, l’architecte Zaha Hadid ou encore Rossy de Palma, actrice fétiche de Pedro Almodovar…

S'ajoutent au casting la féline Fanny Ardant et Tahar Rahim, révélation du Prophète de Jacques Audiard, tout deux acteurs du court-métrage que l’artiste montre dans son exposition parisienne. Un film en forme de récit mythologique, animé par le souffle de l’autobiographie. You never Left déroule, sur fond de désert de sable et de palmeraie édénique, le départ d’un jeune homme loin de sa terre. La mort est au bout du chemin, mais elle n’est qu’un passage : les étapes des funérailles traditionnelles en Egypte, le mènent dans les bras de la mère Egypte, et vers une renaissance, un nouvel exil. Partir-revenir ? À 20 ans, Youssef Nabil quitte l’Égypte appelé à New-York par le photographe David LaChapelle, croisé au Caire par hasard : le jeune homme photographiait une de ses amies quand la star lui demanda s’il connaissait un bon studio photo dans les parages. Près de vingt ans plus tard, ils sont « comme frères ». Assistant de LaChapelle, il en a aussi partagé l’appartement et les soirées dans les clubs de l’East Village. Mais revient en Égypte un an plus tard, en 1993. Six ans passent : sa première exposition, organisée dans une petite galerie du Caire, puis une autre, dans un centre d’art de Mexico, achèvent de le convaincre de ne plus seulement regarder, mais bien de (se) montrer. Cela passe par un nouveau départ : direction Paris, puis New York où il vit désormais, en éternel « visiteur », comme il dit. « Même en Egypte, je savais que j’allais repartir. J’ai le même sentiment avec ma vie. On est arrivé à un moment, on va repartir, mais on ne meurt jamais vraiment.» Ce qui fait de ses photographies (et notamment de ses autoportraits) des antidotes à la mort et des billets doux pour l’éternité.

Paris, Juillet 2011