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Le journal intime de Youssef Nabil
par Simon Njami Les photographies de Youssef Nabil nous renvoient toujours inévitablement vers un ailleurs temporel. Un passé où l'obsession du détail, les parfums surannés et la volonté manifeste de changer la nature des choses et des êtres n'étaient pas une démarche honteuse. Reproduire la réalité, comme des mémorialistes fidèles n'était pas l'objectif de cette époque qui semble avoir survécu au temps. Notre siècle, matérialiste et concret, a banni toute poésie hors du champ de l'art contemporain. Les intellectuels qui nous gouvernent et qui veillent au bon goût, à la pensée juste et au nouvel ordre moral ne veulent plus être pris en flagrant délit d'émotion. Ils ont tort. Qu'est la vie sans émotion ? Qu'est l'art sans émotion ? Youssef Nabil est un sentimental et s'amuse à aller à l'encontre des idées dominantes. Il n'a pas peur des sentiments parce qu'il ne s'y trouve aucune recherche stérile d'un passé révolu. Il sait que les sentiments sont ce qui fondent la nature humaine et, partant, toute prétention artistique.w does one describe Youssef Nabil's pictures... Ses images, revenons-y, portent en elles le même parfum magique que les madeleines de sa grand-mère évoquaient à Proust. Non pas de ces sentimentaux qui pleurent sur leur passé ou qui cultivent une nostalgie inutile, mais quelqu'un qui s'appuie sur le sentiment pour regarder notre monde contemporain avec une poésie qui échappe à la géographie temporelle. On se souvient de ces photographes arméniens débarqués en Ethiopie à la fin du dix-neuvième siècle. D'autres, dans le même temps, faisaient le voyage du Caire. La photographie en noir et blanc voulait singer le réel. |
Ils ont compris qu'il n'existait, qu'il ne
pouvait exister de réel autre que le monde tangible et palpable
que nous foulions de nos pieds. Alors ils ont tourné le dos
à cette prétention prométhéenne pour se
réfugier dans la reconstitution d'un univers onirique. Un
univers dans lequel, enfin les couleurs seraient à l'honneur. Un
foisonnement, une fête du regard comme autant de bouquets de vie.
Nabil a suivi leur trace. Comme l'exige cette manière
particulière d'apparaître au monde ou de faire
apparaître le monde, il a suivi un apprentissage. Un vrai.
Auprès d'un maître, comme il se doit. Car l'émotion
ne s'invente pas dans les écoles ni avec des ordinateurs.
L'émotion est une tâche quotidienne, parfois ingrate,
qu'il faut apprendre à maîtriser. C'est un langage qui
n'est pas à la portée du premier venu, un vocabulaire qui
ne va pas de soi. Une façon de voir le monde. C'est sans doute ainsi qu'il a compris qu'il nous revenait, à tous, d'élaborer notre propre univers, d'être les artisans de nos propres révélations. Son espace de prédilection est le portrait. Pouvait-il en être autrement lorsque l'on s'est donné pour tâche d'explorer le mystère humain ? Qu'est un portrait si ce n'est le reflet de notre regard ? Comme dans le roman d'Oscar Wilde, le regard amoureux que Nabil porte sur ses sujets les transfigure et les projette dans une dimension surréelle. Ils ne sont plus eux-mêmes, mais ce qu'il en a vu. Nous ne sommes plus dans le domaine de la photographie, évidemment. Bien sûr, il y a des séances de prise de vue. Bien sûr, il y a des tirages. Mais ensuite commence l'ouvrage de l'artisan, du peintre qui transfigure le réel pour en faire un tableau impressionniste. Les couleurs sont à lui. Elles n'entrent pas dans le cadre de la reproduction mais dans celui, plus vaste, de la création dans le sens le plus pur, à savoir l'invention. Il transfigure au fil des jours et des coups de pinceau une matière dont le sens ne semble venir à la lumière qu'après cette alchimie des couleurs. C'est sans doute la raison pour laquelle |
aucune de ses images n'est anonyme. Non
pas au sens où il ne s'intéresserait qu'à la personnalité publique des gens qu'il immortalise. Bien au
contraire. C'est d'abord le privé qui compte. La relation
privilégiée qui s'est forgée entre deux
êtres. Fussent-ils des célébrités, comme ce
fut le cas, ou des inconnus, il s'agit toujours d'êtres avec
lesquels il entretient un rapport particulier. Comme cette Frida Khalo
qu'il a fait ressurgir de ses rêves pour l'incarner dans une
projection fantasmée. Cette quête de l'intime s'illustre
sans plus aucune ambiguïté à travers les
autoportraits qui jalonnent son travail et éclairent sur sa
manière de faire et sur sa quête. Si c'est lui qui
désormais figure sur ces images, elles n'en participent pas
moins au même projet artistique. Qu'il se mette en scène
ou qu'il scénographie d'autres que lui, nous sommes toujours
dans le même univers : celui du journal intime. Simon Njami
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San Francisco, april 2007
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