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Noir et blanc en technicolor
par Olivier Gaulon et Alin Avila
LE JEUNE ÉGYPTIEN FAIT DE LA PHOTOGRAPHIE EN AMOUREUX DU CINÉMA.
PORTRAIT GLAMOUR DE STARS ET MISES EN SCÈNE DE SES INTERROGATIONS INTIMES. Area Revues : Vous qui avez travaillé partout dans le monde, vous gardez dans votre photographie quelque chose, qui sans être en rien relié à la tradition, vous rattache et évoque votre pays : en quoi vous sentez-vous Égyptien ? Youssef Nabil : Je suis Égyptien, mais ça ne veut pas dire que je me balade en djellaba dans le désert... Oui, je me sens très Égyptien, mais je mène une vie moderne au Caire... Mon travail est une réflexion sur ma vie : que je réalise une photo au Caire, à Londres ou à New York, je les traite de la même manière... Je n'ai jamais cherché l'aspect ethnique que le sujet le soit ou pas. Ce sont surtout mes couleurs qui viennent de l'Égypte où j'ai grandi et vécu toute ma vie. Il y avait, dans les rues du Caire, des affiches de films et de chanteurs peintes à la main comme dans les années 40... Enfant, puis adolescent, j'ai baigné dans cet univers, et je l'ai gardé en moi. |
A.R : Quel parcours vous a conduit, de l'amour pour le cinéma et les vieilles affiches, à la photographie ? Y.N : J'ai toujours voulu faire du cinéma. Quand j'ai commencé la photographie, en 1992, je voulais raconter des histoires à travers mes photos. J'ai alors demandé à des amis de poser pour moi, dans des mises en scène que j'organisais. Je ne fais que du noir et blanc, jamais de couleur. C'est en 1995 que j'ai décidé de colorer mes photos noir et blanc traditionnellement à la main, toujours pour garder ce côté ancien que j'aime tout particulièrement. C'est vrai que j'ai mené ma carrière à l'envers. Normalement, tu dois étudier d'abord, ensuite tu deviens assistant et peut-être un jour, tu exposes. Moi, j'ai appris en expérimentant : l'idée derrière la photo m'a toujours plus intéressée qu'étudier comment faire une photo. C'est ma passion du cinéma égyptien des années quarante qui m'a amené à faire de la photo de cette manière-là. A.R : Vos photographies fonctionnent comme des icônes : plus simple est l'image, plus complexe semble l'histoire que vous racontez. Bien au-delà de l'anecdote, il semble que vous développez un propos dont la gravité paraît autobiographique ? Y.N : Il y a des photos que je réalise d'après une idée bien précise. Pour d'autres, j'improvise autour de mon modèle : pour cela il faut que je rencontre cette personne |
avant de faire la photo, pour sentir ce qu'on peut vraiment faire
ensemble... D'autres photos parlent de moi, comme I always need some
water at night... ou encore Seeing myself leaving, d'après
une idée très personnelle que j'ai depuis l'enfance : je
pense beaucoup à la mort, au moment où on se rend compte
que c'est là qu'on va partir. Chaque jour, j'ai le sentiment que
ça peut être mon dernier jour. Quand je me réveille
le matin, je m'étonne d'être toujours là ! A.R : Et vos influences ? De quels artistes vous sentez-vous proche ? Y.N : Tout ce que j'ai traversé m'a influencé : ma vie en général, mon pays et le cinéma égyptien des années 40 et 50... Le travail et la vie de Frida Kahlo aussi, que j'ai connue en 1992, l'année où j'ai commencé la photographie... Dès mes débuts, j'ai travaillé avec David Lachapelle au Caire puis à New York. Ensuite j'ai été l'assistant de Mario Testino, d'abord au Caire, puis à Paris en 1997, pendant un an et demi. En Égypte, j'ai aussi été très proche de Van-Léo, qui est mort l'année dernière, à l'âge de 80 ans : j'aime beaucoup son travail, et il m'a beaucoup encouragé et inspiré. A.R : Qu'est-ce qui vous rapproche, vous éloigne de Pierre et Gilles par exemple ? Y.N : Pierre et Gilles sont des amis et je les ai photographiés trois fois. Ce qui nous |
rapproche c'est d'abord, sur un plan technique,
le fait qu'on colore nos photos, mais c'est aussi ce qui nous
éloigne... Car nos couleurs et nos univers sont très
différents... C'est un peu la même chose avec Jan Saudek
ou Ouka Lele... A.R : Pouvez-vous brièvement parler de la vie culturelle au Caire ? Y.N : On a principalement la Biennale du Caire, organisée par le gouvernement. Il faut faire partie du groupe institutionnel de la Culture pour participer à un festival pareil : les artistes égyptiens, ce sont un peu toujours les mêmes, sortant de l'Académie d'Art ou faisant partie du Ministère... L'année dernière, la Galerie Townhouse a organisé Photo Cairo, le premier festival de la photographie. C'est la galerie la plus importante en Égypte en ce moment, elle est soutenue par des fondations internationales et des ambassades en Égypte qui croient en ce lieu dédié à l'art contemporain en plein centre ville. Il y a aussi la très bonne galerie Karim Francis. A.R : Et le cinéma ? Y.N : Je crois que je ferai du cinéma de la même manière que j'ai fait de la photo. J'ai déjà quelques idées, d'après mon univers, et toujours avec les mêmes techniques, |
appliquées à des images qui
bougent. En Égypte, il y a d'excellents réalisateurs, de
bons acteurs... il existe une vraie industrie cinématographique.
Malheureusement, c'est très commercial. On peut voir très
peu de films artistiques qui échappent à la logique
commerciale ; mais ils sont à l'affiche quelques semaines alors
qu'un grand succès y reste plus d'un an ! Actuellement, c'est la
comédie qui marche. Alors, bon, la comédie c'est
génial, mais quand même, tu ne peux pas voir que de la
comédie pendant six ans parce que le peuple a besoin de rire ! Olivier Gaulon and Alin Avila
print versionArea Revues Magazine, Paris 2003
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